Les chroniques de Marjorie (2) – Ruelle pirate

ruelle_021Photo : François MercierUn autre samedi matin à regarder à travers la « baywindow », j’observe la ruelle. Bientôt, les cordes se rempliront de (—linges—) pendouillant qui suivront le vent. Vent du nord, de la forêt, vent du sud, du fleuve, vent d’ouest de l’autoroute, vent d’est, de la Daishowa. Ce dernier vent, particulièrement désagréable, fait partie de l’identité du quartier. Une flatulence désagréable mais très rigolote : « Câline que ça pue ! », « Mets-en ! », « Hi, hi, hi ! ». On entend souvent ce genre de réplique à Limoilou. On a honte mais on n’a pas pu se retenir. C’est nécessaire de péter. Notre quartier pète, il est humain.Je bifurque un peu là, puisque mon sujet principal, c’est les ruelles du quartier. Telle une colonne vertébrale au revêtement de gravelle sous fond boueux parsemé de nids de poules exagérément gros en raison de l’hiver qui s’achève, ce chemin vaseux relie les cours arrière qui elles, sont toutes plus différentes les unes que les autres. Prenez par exemple mon deuxième voisin de droite, il a une piscine avec un « deck » digne d’un aménagement de banlieue. L’été, des boîtes à fleur en plastique blanc surplombent les nombreuses planchettes verticales de sa clôture blanche. Tout est parfait, propre, immaculé et ce, tout l’été, grâce à son boyau d’arrosage. Douteux mais efficace. Troisième voisin de droite, la cour se remplit à vue d’œil de boîtes de carton. Hiver comme été. Allez savoir ce qui se trouve dans ces boîtes avant qu’elles ne pourrissent là, c’est un mystère. Quatrième voisin de droite, le type fait son propre saumon fumé, sur sa terrasse au troisième étage, c’est génial ! Tant qu’à renifler une odeur de colle et de papier, aussi bien la troquer contre celle du poisson. Cinquième bloc vers la gauche, un garage qui sert à entreposer deux motocyclettes. Tout de bois verni, construit des mains du résident, magnifique ouvrage !La ruelle de Limoilou est un environnement baroque où les objets s’empilent de manière ordonnée ou pas, selon la personnalité de chacun. C’est la diversité exposée au grand jour, le côté givré des façades. C’est aussi de magnifiques arbres qui respirent un peu de fumée pour nous permettre de mieux souffler. Ces arbres qui, la nuit tombée, offrent un décor digne des films les plus glauques. D’ailleurs, chaque ruelle a une âme. C’est Gilles qui me l’a dit.Gilles a toujours habité Limoilou, il a maintenant 60 ans. À l’époque de son enfance, dans les années cinquante, les ruelles étaient pleines d’enfants : « L’été, ça jouait au cowboys avec des carabines à plomb et l’hiver, c’était à qui allait détruire le fort de l’autre avec des balles remplies d’eau de javel ». Comme quoi la mentalité de bum de Limoilou part de loin ! Les bums de Limoilou, je les aime. Ils sont toujours là, juste plus vieux, avec un revêtement de gravelle sur le cœur. Avec la quantité de pâte de papier qu’ils ont dû respirer, normal qu’elle soit restée collée là et eux à leur quartier.Aujourd’hui, à travers ma baywindow, je cherche les enfants qui percent leurs t-shirts en sautant la clôture du voisin pour se faire une cabane avec le tas de boîtes de l’autre. Cet été, j’espère apercevoir quelques marmots mâchouillant un bout de saumon fumé en s’extasiant devant deux motos brillantes de propreté. Je rêve de voir des centaines de petits pirates descendre dans les ruelles en criant : À l’abordage !!!Faut bien assurer la relève… (Suggestion musicale : The Pirate’s Gospel, Alela Diane)