Métiers traditionnels (2) : Le barbier de quartier

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On entre littéralement au Salon Martel, qui a ouvert ses portes le 20 février 1954. Joseph (Martel, comme il se doit) y a travaillé pendant 58 ans, Caroll, son fils, en est à sa 49e année de service. On a oublié le rôle central qu’avait le barbier à une certaine époque : le confident, le psychologue. On devait se confier autant à lui qu’au curé de l’église Saint-Fidèle, juste en face. J’y ai retrouvé un esprit de communauté que je croyais disparu, j’y ai vécu un petit voyage dans le temps.L’endroit est resté teinté d’une époque. Les hommes se succèdent au salon à une vitesse très respectable. J’ai eu la chance d’avoir Caroll pour moi pendant quinze minutes. «C’est la moyenne», me dit-il, habitué et généreux.

Est-ce que Limoilou a changé pour le mieux?

Caroll: « Oh oui, pour le mieux ! Il y a plus de services qu’avant. C‘est pas pareil comme à l’époque ! Avant il y avait plus de familles. Maintenant les familles sont éclatées, monoparentales… Avant le monde était plus jaloux aussi. »

Moi: Jaloux?

Caroll : « Nous les Québécois on est jaloux… Avant le monde aimait pas trop ceux qui faisaient de l’argent. Ils trouvaient qu’on était riches pis y’étaient jaloux, y s’en allaient dans d’autres salons autour. »

M. Marier, vétéran de la guerre de Corée, entre et s’installe dans la chaise, sans d’autres préliminaires. En coupant ses cheveux, M. Martel continue de s’entretenir avec moi.

Vous les coiffeurs, vous êtes des genres de psychologues ?

Caroll: « J’vas t’conter un affaire. Une fois y’a un homme qui est venu icitte avant des funérailles. Il pouvait pas pleurer aux funérailles parce que c’était le plus vieux de sa famille, pis dans ce temps-là on pleurait pas. Y’est venu icitte, y’a pleuré pendant 5 minutes pis y’est parti à l’église. »

Est-ce que vous faites encore la barbe ?

Caroll: « Non, une fois ma machine à mousse chaude a brisé et ça coûtait trop cher pour la remplacer; j’ai laissé tomber. Tu te fais la barbe au rasoir toi ? »

J’approuve de la tête.

« Laisse-moi t’expliquer quelque chose. Quand tu te rases, il faut que ta peau soit mouillée. Tu mouilles pis tu dilues la mousse à barbe dans ta main droite. La mousse, c’est sec, il faut la mouiller. Les gens ont souvent tendance à secouer le rasoir après l’avoir trempé dans l’eau chaude, y faut pas faire ça. Le rasoir plein d’eau chaude appliqué sur la mousse va couler et va venir lubrifier la peau. Tu pourrais te raser avec de l’huile aussi, ça ferait presque la même affaire. Pis dans le bas de la gorge, il faut que tu te rases en remontant. »

Je vais me coucher moins niaiseux à soir! J’espère quand même un jour me faire raser dans un salon par un «  vrai» barbier. Quand Caroll a évoqué la machine à mousse chaude, j’ai ressenti clairement la sensation que ça devait faire sur la peau. Les gens savaient vivre dans ce temps-là. Je me suis assis à mon tour sur la fameuse chaise pour une petite séance photo. Il n’a pu s’empêcher de refaire mon tour d’oreille. J’ai senti le métier dans ses doigts, j’étais en Cadillac. Il a même pris le temps de corriger la finition de ma coupe en disant:

« Oh, ça c’est pas correct ce qu’à l’a faite là. » Chop chop.

Yvon entre. Il s’occupait de la salle de presse des Nordiques. Il habite sur la 12e rue depuis 76 ans. « Avant, à partir de la 13e rue, c’était un champ. »

Et ça continue… Seulement 15 dollars pour une coupe au:

Salon Martel, Coiffure pour hommes

1275, 4e Avenue

418 524-4044