Les mauvais coups d’un p’tit gars de Limoilou dans les années 40

Voiturette de bois
Voiturette de bois; N. Rivest, natif de Saint-Charles de Limoilou
« On était assez nombreux nous autres dans la famille qu’on faisait une gang ! Mais on était pas une gang de méchants comme y’avait ! »Depuis un bon moment j’écoute avec bonheur les souvenirs de p’tit gars de Robert. Robert est né en 1935. Son père, André Chabot, communément appelé Chabot les fraises, avait une épicerie sur la 3e rue.

On avait des acheteurs dans le Lac-Saint-Jean. Mon père a fait ça pendant trente ans. C’était toute une job, les fraises, fallait que ça soit distribué très vite. Y’avait pas de congélateur pis de frigo chez nous, alors c’était dans la shed. Si 24 heures après ce n’était pas parti, là, malheureusement, c’était pénible, mais il fallait les envoyer, on appelait ça sur le cold, un grand congélateur au port de Québec, pis là on les écoulait durant l’hiver. Souvent les confiseurs, particulièrement de Montréal, appelaient pour en avoir. »

La première fois que j’ai rencontré Robert j’étais au Centre Sportif de Lac-Mégantic. J’étais loin de chez moi pour le travail depuis plusieurs semaines, attablée devant mon plateau de cafétéria, dans le brouhaha des travailleurs de construction, employés de ministères et autres résidents temporaires. Robert a 78 ans (il en paraît 58!) et il a tout du conteur ! Extraits d’une rencontre inopinée en sol estrien.

Y’avait une gang de méchants qui habitait la 4e rue, faudrait que t’ailles voir ça, 4e rue entre la 8e avenue et la 4e avenue je pense, ça s’appelait les blocs à Proteau. Ah ! Ça c’était toffs dans ce coin-là ! L’architecture des bâtisses, c’est à peu près 2 étages, avec des portes pour accéder aux cours arrière. Beaucoup travaillaient au chemin de fer, au moulin de papier. Y’en avait beaucoup qui travaillaient chômage aussi. »

Ruelle dans Saint-Charles de LimoilouCe qui se passait dans les voitures

Y’avait un grand grand plaisir, particulièrement l’hiver. ll se faisait, ça se fait de moins en moins maintenant j’sais pas pourquoi, il se faisait du parking en auto. Les gars et les filles venaient, parce que c’était très peu passant, alors ils se stationnaient là, juste le long de la Rivière Saint-Charles, sur la 1re rue, et là nous on avait fabriqué des pièces de bois en triangle, pis en-dessous on avait cloué des bouchons de bouteilles de liqueurs. Pis là, ben on rampait. Parce qu’ils étaient occupés à d’autres choses, ils nous voyaient pas venir, les couples, pis là, on allait bloquer les roues arrières de la voiture, pis là on lançait des mottes de neige. Alors le gars, impatient, voulait s’en aller, pis y’avait de la difficulté à partir. Y’était obligé de sortir de sa voiture pour aller voir qu’est-ce qu’il y avait, alors on en profitait pour accentuer notre bombardement. Ça c’tun gros plaisir qu’on se faisait là ! »

Le saut de la mort

À côté de chez nous, 6e avenue je crois, y’avait une biscuiterie. Ça s’appelait la Biscuiterie Gignac. Tancrède Gignac. Quand on était jeunes, on allait soudoyer les employés qui au 2e étage étaient à côté du four, pis des fois ils nous laissaient tomber des petits biscuits chauds dans les mains. Ça c’était succulent! Le tronçon de la 6e avenue qui reliait la 1re et 2e rue était très peu utilisé par les voitures. Alors nous on l’utilisait pour toutes sortes de choses. Le saut de la mort à vélo ! Ah ! C’était une rampe pour monter, avec un grand cerceau, pis dans le grand cerceau on mettait du papier journal qu’on collait ensemble, et lorsque le brave, je l’ai fait d’ailleurs, partait en vélo, on allumait, parce qu’on avait imbibé le papier journal d’essence, pis là on passait à travers le cerceau, pis y’avait une autre rampe l’autre côté qui nous accueillait, pis si on survivait, on était correct. Tout le monde a survécu ! Mise à part quelques vélos ! »

Les années 40 à Saint-Charles de Limoilou. C’était le temps de Charles Trenet à la radio, de la Bolduc, le temps où il n’y avait presque pas de voitures dans les rues et que l’École de Cirque n’existait pas encore pour apprendre aux p’tits culs casse-cou les bases acrobatiques.« On laissait tomber des barres de fer pis on criait après les voitures. On leur disait qu’ils avaient échappé une pièce, c’était pas vrai ! »Les yeux de Robert s’illuminent quand il me raconte ses coups pendables de p’tits gars. Ça a beau faire 68 ans, un bon gag reste un bon gag. Une rue reste une rue. Une rivière une rivière. Avec cent mille choses à dire et trois millions de souvenirs qui dorment dans l’attente d’être libérés, au détour d’une conversation, d’une lettre, d’une vieille photo qui nous ramène d’où on vient.