Quand tous les chats sont gris

chat3Dans la bâtisse de la Librairie canadienne se niche le repaire des oiseaux nocturnes et insomniaques. On n’y sert que du café décaféiné. On peut y faire des siestes à toute heure de la nuit. On regarde des films dans une salle de cinéma intime. Récit d’une visite au Centre de nuit Demi-Lune, voisin insoupçonné du IGA.JEUDI 21 h 30. Ma journée de travail dans le corps. Me faire une tisane, écouter la télé, lire le dernier Rock et Folk. Tout, mais pas sortir de nouveau dans la froide nuit qui commence. Je dois me brosser les dents. Mettre ma tuque. Direction Demi-Lune, pour rencontrer Caroline Caron, directrice générale. Après avoir monté les marches de l’escalier intérieur, je pèse sur la sonnette. Bien vite de gros aboiements me font reculer malgré moi. La porte s’ouvre et Buddha, le bouvier bernois de Caroline, nous escorte dans le bureau des intervenantes. Le bénévole canin se couche bien vite, sans bruit.1994. Caroline, étudiante au cégep, imagine son projet pilote. L’idée d’un centre de nuit lui a été soufflée par un monsieur atteint de schizophrénie. Pour les noctambules et fidèles abonnés aux insomnies, les lieux sociaux sont limités. Les casse-croûte 24 heures demandent de consommer, pas seulement le même café froid que l’on prolonge et prolonge encore. Pour ceux et celles inaptes à l’emploi, consommer, ça veut dire aussi des sous. Un habitué de Valentine a trouvé l’actuel local de Demi-Lune. Personnes vivant avec des problèmes de santé mentale, amoureux ou prisonniers de la nuit : tous se mélangent à l’organisme depuis maintenant près de deux décennies !

Travailler de nuit

Une autre Caroline travaille depuis sept ans à Demi-Lune. Elle fait souvent son épicerie avant son shift. Elle sort à 6 h du matin avec ses sacs, offrant sans doute aux Limoulois encore endormis un drôle de tableau. Elle ne sait jamais ce qui l’attend. Intervention de groupe, écoute téléphonique avec une personne de Québec ou même d’Europe ou des États-Unis ! Les visites du site web ayant doublé, l’organisme rayonne. Elle aura peut-être à sortir sa trousse de premiers soins pour une deuxième fois cette semaine. À intervenir pour une crise suicidaire. À jouer au karaoké.Il n’est pas facile de trouver chaussure à son pied pour l’organisme. Travailler de nuit n’est pas pour tous. Plusieurs s’essaient, et quittent au bout d’un moment, trop fatigués de s’accoutumer au rythme inversé du reste de la collectivité. Certaines, comme nos deux Caroline, vivent au cœur de la nuit, telles de véritables lucioles urbaines !

30 vies

Dans les grandes nuits, 30 personnes peuvent passer à Demi-Lune. Josée et Isabelle sont d’entre elles. Elles sont nées à Limoilou. Y habitent toujours. Elles ont connu Demi-Lune par bouche à oreille. Elles y ont appris à jouer au billard. À connaître des gens. Des amis. Elles s’impliquent. Font des maisons hantées à l’Halloween. Bientôt elles iront aux sucres, avec Buddha et les autres.23 h. Je sors du bureau d’intervention. Toune d’AC/DC dans le piton. Une intervenante mange son lunch. Ça parle, ça rit autour de la table, dans la grande salle commune. Je salue tout le monde et sors dehors. C’est le grésil. CKRL joue un montage weird. Je pense tout de suite à Raynald et ses errances raynaldiennes, qui parachute avec grande habileté son humour déjanté aux auditeurs nocturnes. 

Centre de nuit Demi-Lune 390 , 8e Rue, 2e étage 418 522-4002