Rencontre à Ottawa avec le député Raymond Côté (1)

Raymond Côté, député NPD, Beauport-Limoilou
Raymond Côté, député NPD de la circonscription de Beauport-Limoilou. Ottawa, 1er juin 2015.

Tout parti confondu, depuis longtemps nous souhaitions démystifier la « vie » d’un député, au plan personnel comme en regard des responsabilités que lui accordent ses électeurs. M. Côté s’est prêté pour nous à deux heures d’entrevue en plus d’une visite personnalisée du parlement lors d’un récent voyage à Ottawa.

Raymond Côté est député fédéral de la circonscription Beauport-Limoilou depuis mai 2011 (biographie). Dans cette première partie, nous découvrons le cheminement politique du néo-démocrate ainsi que diverses facettes de son travail au sein de la circonscription qu’il représente.

M. Côté, comment en êtes-vous venu à vous impliquer activement en politique ?

J’avais un intérêt de longue date pour la politique. Je le dois à mon père, ancien membre du Parti libéral du Canada et militant syndical dans les années 1970-1980, quand « ça jouait dur » dans la construction. Il n’a pas été surpris par mon allégeance. C’était un bon sujet de conversation, et on aimait parler d’enjeux !Plus tard, j’ai réalisé que seul le fédéral présentait un parti auquel je pouvais m’identifier, le Nouveau parti démocratique (NPD). Il y a déjà eu un NPD provincial, mais il a été dissout. En 2004, j’ai signé ma carte d’adhésion du parti sans trop vouloir m’impliquer. Au début du moins…

Quelles sont les principales étapes de votre parcours politique jusqu’à votre élection ?

J’ai adhéré à un moment où le parti était assez démuni au Québec : toute personne ayant le moindre intérêt à s’engager était vite « embrigadée », et comme j’en étais venu à me dire que je pouvais en faire plus que de simplement voter NPD… Toujours en 2004, j’ai répondu à une convocation des membres pour une réunion à Québec. Une douzaine seulement se sont présentés, dont plusieurs qui avaient fait la « traversée du désert » depuis fin 1990. On partait de très loin : j’avais appris qu’il n’y avait même pas d’association de circonscription pour Beauport-Limoilou, on m’a demandé si je voulais m’en occuper, j’ai mis le doigt dans l’engrenage… Avec de l’aide, j’en suis devenu le président en 2005, puis on m’a demandé si je voulais me porter candidat, et j’ai dit non.Mais finalement, plus tard, j’ai été investi pour Lotbinière–Chutes-de-la-Chaudière après insistance de l’organisateur et en me disant que je ne ferais pas une grosse campagne, étant un jeune père de famille bien occupé avec sa job… Je me suis fait prendre au jeu : Paul Martin a lancé la campagne en novembre, j’ai fait du porte-à-porte bien plus que je ne l’anticipais, et je n’ai même pas passé proche d’être élu en 2006…Pour les élections de 2008, on avait toujours un candidat dans Beauport-Limoilou, et je me suis présenté pour une deuxième fois dans le comté où j’ai grandi. Mais en  2011, j’ai pu cette fois me présenter là où je demeure depuis vingt ans. Des indices montraient que c’était possible dans la région d’élire des néo-démocrates : Sylvie Boucher avait été élue par une faible majorité dans le comté, il y avait aussi eu l’« affaire de l’amphithéâtre » et je sentais un écoeurement dans la population envers les partis traditionnels. Jack Layton apparaissait enfin comme quelqu’un de familier, fort d’une expérience de quatre campagnes. J’étais confiant et préparé pour ma troisième campagne.

Que retenez-vous comme souvenirs particuliers de votre soirée d’élection ?

Celui-ci en particulier : ma conjointe, qui s’est présentée par surprise avec deux de ses nièces au « happening » à La Source de la Martinière. Diane, pas plus intéressée que ça par la politique, était bien contente de voir réussir en plus son « beau Jack » qu’elle admirait !Cette soirée a été extraordinaire pour nous, inattendue : on était en train de balayer les sept comtés de la région ! Mes résultats sont arrivés assez tard : j’étais bien sûr très fier d’être élu, mais honnêtement, sans être bouleversé, considérant la « Vague orange » qui déferlait…

Quelle était votre relation avec Jack Layton?

Mon premier vrai contact avec Jack remonte à un soir de l’été 2005, après mon investiture dans Lotbinière. Québec était la 29e des 30 villes de sa tournée canadienne. Je lui ai dit : « Jack, votre énergie est extraordinaire, et vous semblez très heureux de nous voir… » Il m’a répondu : « Oui, mais c’est ma job, c’est normal que je fasse bonne figure, et j’aime ça de toute manière… » Il prenait son rôle au sérieux tout en étant attentif aux besoins des gens.Pendant six ans, j’ai côtoyé Jack Layton au gré de ses visites et des congrès. Sans parler d’amitié, nous avions une estime réciproque pour notre travail. J’ai perdu en 2011 mon chef et surtout un gars attachant qui m’était devenu familier.

Comment abordez-vous le rôle de député ?

Avant tout, un député doit savoir « écouter son monde » ! Il a aussi une fonction de représentation auprès des citoyens, il doit saisir leurs attentes et s’en servir comme matière première pour accomplir son mandat.Cela dit – je pèse mes mots -, ce n’est pas parce que les gens veulent quelque chose que c’est automatiquement bon pour eux. Par exemple, plusieurs que je rencontre veulent des baisses d’impôts. Mais est-ce que ça correspond à leurs besoins ? Ils souhaitent des services de qualité, les soins de santé gratuits… Sauf qu’en même temps, ils se font « servir » toutes sortes d’exemples d’abus : ils sont « fatigués de payer » ! Comme député, je dois faire la part des choses. Ça prend du discernement, une mise en perspective, une capacité d’expliquer pourquoi on pose tel geste. Un sacré défi ! Si tu n’es pas prêt à ça, tu vas être malheureux dans ton rôle ! Je me considère chanceux : j’étais déjà préparé en croyant à mes chances d’être élu après six ans en politique active.On s’engage en politique pour différentes raisons. Je suis du genre « macroéconomie », avec des perspectives très larges dans mon approche, ce qui peut paraître abstrait pour bien du monde, c’est vrai. D’autres sont très forts dans des aspects concrets qui touchent directement les gens, les petits cas par cas… Au caucus, on est tous différents par nos talents, mais complémentaires. Moi, je suis très à l’aise à discuter d’enjeux en économie, même avec le gouverneur de la Banque du Canada !

En quoi consiste une journée type dans votre circonscription ?

Tandis qu’à Ottawa, je suis soumis à l’agenda de la Chambre [v. plus loin], je vis dans Beauport-Limoilou une forme de  « libération » qui me tient quand même bien occupé.Raymond Côté, Port de QuébecJe dois répondre à des rendez-vous avec des citoyens qui ont des problèmes personnels ou des organismes qui font des demandes particulières. Je peux aussi initier de mon propre chef, avec l’aide de mon personnel, des rencontres citoyennes ou d’autres visant l’avancement de dossiers, un bel exemple étant la problématique de la contamination provenant du port de Québec [v. plus loin]. Une autre fonction majeure en est une de représentation. On reçoit beaucoup d’invitations : hier par exemple, j’étais invité avec des collègues à une remise des médailles du Lieutenant-gouverneur pour la jeunesse.Je réalise par mes tâches que je ne suis plus un citoyen « ordinaire ». Je m’en rends compte en faisant du porte-à-porte : plusieurs sont très surpris d’apprendre que je suis leur député fédéral ! Ça amorce des discussions intéressantes qui m’aident dans mes réflexions.

Quelles sont les fonctions des membres de votre équipe qui vous entourent ?

J’ai cinq employés, incluant Valérie, en congé de maternité. Dans le comté, Mathieu s’occupe des dossiers de citoyens et des relations avec la presse. Vanessa est responsable à la fois des relations communautaires avec les organismes, de la publicité et de mon agenda à Québec. Du côté d’Ottawa, David s’occupe du volet administratif et de mon agenda sur la Colline, et Robert est attitré au travail de recherche et de préparation tout en étant responsable du suivi avec mon comité des finances [v. partie 2].

Quels événements vous ont particulièrement occupé jusqu’à présent ?

Pour en revenir au port et la poussière rouge d’octobre 2012, plusieurs se demandaient si c’était récurrent. J’ai discuté avec Véronique Lalande pour préparer ma question à la Chambre des communes. On a affectivement appris que le problème existait depuis longtemps. J’étais estomaqué : jusqu’à 50 fois plus de poussière de nickel dans un coin de Limoilou qu’ailleurs en ville ! C’est un combat que je me dois de continuer…Rue Bouchette, sinistre, incendieAutre exemple de dossier accaparant : l’épisode tragicomique de l’incendie de la rue Bouchette. Valérie m’a contacté à Ottawa pour « faire quelque chose » en soutien aux sinistrés bouthanais. On a enclenché un mouvement de solidarité prouvant à quel point les Québécois pouvaient être généreux ! Il a fallu gérer une monstrueuse abondance de biens avec l’aide de différents organismes. Mais j’étais heureux de voir autant de mains tendues, et on m’en parle encore !Récemment, le drame du Népal m’a comme tout le monde ébranlé. Je connaissais le Marché népalais, et j’ai été bien reçu par les organisateurs de la marche. Je suis content pour ma bien modeste contribution à cet événement émouvant.

Vous êtes maintenant une personnalité publique. Comment le vivez-vous ?

J’anticipais que ce soit un peu difficile. C’est sûr que je ne m’appartiens plus entièrement : à l’épicerie par exemple, je me fais aborder à l’occasion. Mais en ville, on vit quand même un certain anonymat.La notoriété ? Oui, parfois je m’en passerais bien, mais c’est ma fonction, et je la prends au sérieux. Au-delà de ça, ce qui me surprend, c’est de constater que 98% des gens que je rencontre sont très respectueux quand ils me croisent, même si la politique n’a pas bonne presse. Au fond, il y a beaucoup moins d’indifférence qu’on ne le pense pour la « chose » politique. Le problème, c’est que beaucoup de citoyens sont désabusés, se sentent impuissants devant des promesses qui ne se réalisent pas. Je suis privilégié d’être reçu à bras ouverts dans les circonstances…

Comment gérez-vous votre vie personnelle en fonction de vos allers et retours à Ottawa ?

En général, je suis à Ottawa du lundi au jeudi, incluant quelques vendredis pour mon tour de garde. Le calendrier parlementaire fait en sorte qu’une moitié de nos semaines se passe à Ottawa, et nous avons une semaine de relâche parlementaire à chaque mois. En général aussi, on passe une grande partie de l’été en dehors de la Chambre, comme dans le temps des Fêtes et lors des ajournements. Ce ne sont pas vraiment des vacances, d’autant plus qu’on est en année électorale, mais je suis le boss de ce que je veux faire de ces jours sans être obsédé par l’agenda législatif. Ça pourrait aussi être mon choix de ne pas participer à des activités dans mon comté.Parlement du Canada, Raymond Côté. 31 mai 2015.Le député doit se préparer à vivre entre deux domiciles [v. partie 2]. Avant de quitter pour Ottawa, au-delà des bagages et du choix des costumes, je dois rencontrer mon équipe afin qu’on puisse s’entendre sur nos objectifs avant une session parlementaire et en considérant que le parti au pouvoir a la maîtrise de l’agenda.Enfin, ce rythme de vie singulier impose une discipline quotidienne. On reçoit des invitations de partout, parfois deux ou trois le même soir : une coupe de vin par ci, une petite bouchée par là… J’ai dû me prendre en main en faisant de l’exercice ! Jean Chrétien a fait plus de trente années, mais la moyenne de carrière des députés depuis la Confédération, c’est quatre ans ! Ça ramène les pieds sur terre…

Suite et fin le 5 août (Visite du parlement)

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Avec la collaboration spéciale de Diane Mercier pour la rédaction. Remerciements à MM. Raymond Côté et David Chamberland pour leur disponibilité et leur accueil dans la capitale nationale.