« C’était pas beau ton Limoilou, mon oncle ! »

Intersection 3e Avenue et chemin de la Canardière, 20 août 1946. Vue en direction NE. Source : Ville de Québec, service de police. Archives du service de l’aménagement du territoire.

Je regardais de vieilles photos de Limoilou avec ma nièce quand elle me dit : « Tsé mon oncle, ton Limoilou, c’était pas ben ben beau… »

Je n’ai pas su quoi répondre. J’aurais pu lui dire que les photos étaient en noir et blanc, que l’architecture des maisons était plutôt « passée date » selon les critères actuels, que les goûts ne se discutent pas, que certains jeunes « trippent » sur le vintage, sur les années 50, mais pas elle, que… Je n’ai rien dit.Ce qui manque aux photos, c’est ce qui ne se voit pas, ce qui est dans un coin de notre tête et qu’on ne peut pas partager.Une photo de ruelle de Limoilou et c’est ma «gang de chums» qui s’anime lors de nos parties de baseball improvisées, les marchands ambulants qui crient « Des fraises, des bonnes fraises ! » et ma mère qui cherche un grand plat pour le faire remplir de ces petits fruits rouges de l’Île d’Orléans.Une image de notre cour arrière et j’entends les cris de nos mères qui nous appelaient quand arrivait l’heure des repas et qu’il fallait abandonner notre ruelle, notre terrain de jeux. Et c’est beau.— Bon c’est assez, c’est l’temps de rentrer souper. Vous allez passer en-d’ssour d’la table, là !Mais comment  partager tout ça devant un simple cliché ?Des photos de mes chums sur leurs bécanes, et c’est le tour du bloc qu’on faisait et refaisait qui reprend vie.— Il fait trop beau, m’a aller faire du bicycle.— Où tu vas ?— Pas loin, m’a juste faire le tour du bloc.Une photo de la rue de mon enfance, et c’est la chaleur des voisins, le bonheur de notre chez nous, nos soirées sur la galerie qui revivent. Et c’est beau et bon.

On s’assoyait dans les marches d’escalier de la galerie pour voir passer  ma voisine et son amie Jojo qui habitait à Saint-Albert.  Ti-Gilles et moi arrêtions net de placoter juste pour avoir le plaisir de leur dire bonsoir.  Nos cœurs battaient la chamade, lui pour Jojo la brunette et moi pour ma blonde voisine. »

Je n’en veux pas à ma nièce. Elle est plus condo moderne que vieilles maisons de brique collées les une aux autres, plus ruelles vertes que ruelles en gravier.Un jour, ses enfants lui diront peut être que le quartier de son enfance était plutôt moche lorsqu’elle leur montrera ses vieilles photos sur son téléphone intelligent. Qui sait ?Je sais qu’aux yeux du souvenir, tout est toujours plus beau. Et je vis bien avec ça.