Souviens-toi d’où tu viens, Limoilou !

laurence-dery

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J’te quitte, Limoilou. Après onze ans de vie commune, je tire su’a plug. Fais-toi z’en pas, je vais revenir te voir de temps en temps. Je ne suis pas si loin, quand même ! Et puis, comme on dit, quand j’aime une fois j’aime pour toujours.

Parce que je t’ai aimé gros comme dix planètes, mon Limoilou ! Je t’ai connu à tes débuts, le stigmate du ghetto étampé sur l’asphalte, bien avant ta renaissance de rock star ! T’as tellement le vent dans les voiles que je n’ai plus besoin de vanter tes mérites. Tout le monde te connaît. Tout le monde t’aime. Je pense à quand il n’y avait que toi et moi, et les inconditionnels du Bal du lézard. Quand t’étais mon petit trésor. Depuis que t’es révélé au grand jour, c’est différent. C’est con, hein ? Comme quand Arcade Fire est devenu très connu et qu’un ami nous a dit :

Ouais, depuis qu’ils sont populaires… Ah ouais, ils sont bien, mais j’aimais mieux leur album d’avant, tsé… J’ai peur qu’y deviennent des vendus. »

Quand je regarde mes onze dernières années passées en ta compagnie, j’me dis que je pars à temps. Je t’ai vu, plantant petit à petit tes jalons, pour exploser en Prismacolor. Dans les deux dernières années, j’ai eu par contre un peu l’impression que tu te transformais trop vite à mon goût. Vendus, viandus, ouais, j’ai peur que tu deviennes trop viandu.

Tim ta di di di dam

J’ai eu peur, mon Limoilou, quand j’ai vu, à l’annonce de l’ouverture du service à l’auto du Tim Hortons au coin de la 3e Rue, qu’une partie de toi criait — ta dam — AU SCANDALE :

Aux poubelles, la malbouffe ! On a déjà la brûlerie, on n’a pas besoin d’un autre café (et le Nektar, alors ?) ! Cela va tuer les commerces locaux ! »

Oh la la ! Je ne te reconnaissais plus. Je sentais les pointes de l’intolérance qui se révélaient, telle une dionée pourpre à la paupière clignotante. J’espérais — pardonne-moi, mais on peut tout se dire, hein, après tout ce temps ? — que ton auréole ne te monte pas à la tête et que tu ne deviennes pas, comme aurait dit ma grand-mère, fier-pet ! Parce qu’entre nous, ce n’est pas tout le monde qui peut se payer un café à cinq dollars, hein ? Et puis, ce n’est pas tout le monde qui aime le café de brûlerie. Celer, par exemple, il l’aime le Tim !Es-tu allé prendre un café au McDo de la 41e Rue ? Ouais, je sais, c’est à Charlesbourg. Va voir pareil. Ou au Tim, juste en face. Tu vas voir qu’il y a bien du monde. Des jeunes comme des vieux. Tout un réseau social comme on n’en voit plus ailleurs ! Les gens peuvent rester tranquilles, pendant des heures, pis ils se rencontrent, pis ils ne sont plus tout seuls. On est pas mal d’accord que la 3e Avenue, il ne faudrait pas que ça devienne un boulevard Hamel. Mais quand même, un discours de bon/méchant, ça ne tombe pas dans mes cordes. Tu ne vas pas devenir homogène, quand même ? Des toutte pareils, c’est pas mal plate.

Toi, descendant de quartier populaire !espads_balcon

J’espère, j’espère vraiment, que tu ne t’embourgeoiseras pas trop. Comme le chante Renaud dans sa chanson Les bobos, j’ai sûrement comme toi un p’tit côté bourgeois bohème, mais je t’en prie, ne te laisse pas atteindre par le peigne ! Le peigne fin qui peigne et peigne comme un arrache-indésirables ! Avec tes commerces de plus en plus spécialisés, je ne peux m’empêcher de penser aux quartiers fréquentés par tant de visiteurs qu’on ne perçoit plus la population locale. Les gens de l’extérieur viennent y magasiner, c’est chouette, mais pour les gens du quartier, alors ?Je souhaite de tout cœur que des restos comme Chez Méo, Valentine ou Pierrot, qui brasse ses frites à l’ombre de hautes et nouvelles constructions, continuent de faire vibrer ton cœur et tes papilles ! Je veux que tes dépanneurs restent drette, que les organismes communautaires demeurent pignon sur rue, que tu ne te plaindras pas, avec le temps, des gens bizarres qui sont assis sur un banc, ou des robineux, parce que tu te diras qu’avec les cheveux blancs longs de même, ça peut juste être ça ! T’es tellement beau, Limoilou, avec tes fêtes de quartier et tes places publiques. Ta ferveur citoyenne, ta mixité sociale ! Quand j’aurai juste des cheveux blancs pis que ça ne me tentera plus de les teindre pour venir te voir, j’espère que tu seras toujours aussi vivant et solidaire.Ça faisait longtemps que je voulais te dire ça. J’espère que tu n’es pas fâché. Pense pas que je te boude parce que je vais voir ailleurs, j’étais juste rendue là dans ma vie, je voulais voir éclore un autre quartier. Mais tu resteras toujours mon number one, mon Limoilou, y’en aura pas d’autre comme toi. J’te dis à la revoyure, pis pense à ça !