Gilles Lescarbeau, policier conseiller au Relais d’Espérance | 23 décembre 2017 | Article par Jean Cazes

Gilles Lescarbeau, au café-rencontre du Relais d’Espérance. 11 décembre 2017.

Crédit photo: Jean Cazes

Gilles Lescarbeau, policier conseiller au Relais d’Espérance

En 2007, Gilles Lescarbeau prend sa retraite du Service de police de Québec après une carrière de 32 ans, qu’il conclut aux enquêtes spécialisées. Depuis janvier 2014, l’ex-agent occupe un nouveau poste : celui de policier conseiller, cette fois au bénéfice de la clientèle du Relais d’Espérance. Rencontre avec un homme de coeur.

Gilles Lescarbeau se présente les lundis après-midi au café-rencontre du Relais d’Espérance dans le cadre du Projet Alliance Police Personne Exclue (PAPPE) qu’ont mis sur pied les intervenantes avec l’aide de la Conférence régionale des élus (CRÉ). Sa mission : renseigner des clients judiciarisés et des victimes de méfaits ou d’actes de violence, et les orienter au besoin vers les bonnes ressources tout en démystifiant le rôle des policiers, nous a-t-il expliqué dans ce long entretien où transpirera un grand humanisme envers ceux et celles qu’il nomme « mes amis ».

Comment en êtes-vous venu à relever ce nouveau défi ?

Le Service de police m’a communiqué en 2013 l’intention du Relais d’Espérance d’engager un policier retraité pour son projet pilote. Ça m’a intéressé, et je n’étais pas le seul ! Pauline, Anne et Barbara, les travailleuses sociales du Relais, voulaient une personne « rassurante » plutôt qu’un agent en uniforme pour conseiller leurs clients.

Aussitôt engagé, je leur ai demandé si elles allaient me présenter : « Non, laisse-toi aller, tout le monde sera vite au courant dans la salle ! » qu’elles m’ont répondu. Au début, plusieurs ont exprimé leur méfiance à Pauline, jusqu’à ce qu’on me dise :  « J’ai pris du temps à me décider, mais là, j’aimerais ça te parler… »

À quoi ressemble votre après-midi de conversations ?

Je m’installe ici les lundis de 13 h à 16 h. Je prends des notes sur toutes mes interventions, de quatre à six en général, puis j’en fais un bilan avec les travailleuses sociales et les stagiaires. Les conversations privées, souvent chargées d’émotions, peuvent durer dix minutes comme une heure.

Certains peuvent me confier, par exemple, qu’ils se sont fait arrêter dans la rue, ont mal réagi, et ont été pénalisés en conséquence. Je leur fais comprendre qu’en étant poli avec l’agent, il devrait l’être autant ! Je suis à la fois du bord des policiers et des clients du Relais, mais je reconnais que certains peuvent être durs envers ces derniers. Un jour, quelqu’un m’a montré son ticket de 185 $ : il promenait son chien pas attaché au parc. Il m’a avoué avoir répondu agressivement à la policière qui l’a interpellé. Puis deux agents sont venus lui dire  : « Paraît que t’aimes pas la police ! » Il n’avait pas les moyens de payer son billet d’infraction à la perception des amendes de la Ville, étant sur l’aide sociale. Je lui ai expliqué qu’en haut de 200 $, on pouvait régler le tout en faisant des travaux communautaires. Finalement, après le calcul des pénalités de retard, notre homme a pu faire 25 heures d’entretien ménager ici même ! Pour les travaux communautaires, la Ville a une liste d’organismes incluant le Relais. Ici, il y a aussi des gens qui font ce qu’on appelle des travaux compensatoires en échange de courtes peines de prison : je connais un monsieur de 82 ans qui en a fait 800 heures après une histoire de contrebande de cigarettes pour des personnes démunies !

Je suis aussi témoin de cas plus graves, des actes criminels comme des agressions sexuelles subies. À ma première année, une fille est venue me confier avoir été agressée par l’ex de sa mère. Je l’avais référée à la Sûreté du Québec, et le type a reçu une peine de trois ans de prison. Un autre m’a dit : « J’ai mangé une volée ! » J’ai répondu : « Si tu veux porter plainte, va à la centrale du parc Victoria. » Mais j’ai aussi expliqué que la Ville a un système de « plaintes différées » : en appelant au Service de police, par exemple, les policiers peuvent se déplacer pour recueillir notre plainte si on a été victime de voie de fait ou de vol. Ça évite ainsi le traumatisme d’aller sur place, car il y en a que ça traumatise !

Que retirez-vous de votre engagement au Relais d’Espérance ?

Au retour de mes premières vacances de deux semaines, quelques-uns avaient cru que je les avais abandonnés ! Ça me touche de voir à quel point mes amis du Relais me font confiance en exprimant leurs difficultés, même en sachant mon passé de policier. En parler, ça fait du bien : je pense qu’en gardant ça à l’intérieur toute ta vie, on risque d’être toujours malheureux.

À leur contact, des clients du Relais d’Espérance m’ont sensibilisé à la pauvreté. Je ne fais pas de différence entre celui qui porte un habit à 300 $ et l’autre habillé tout croche : cet être humain a peut-être eu moins de chance que moi dans la vie. Par exemple, certains ont fait de grosses erreurs qui les bloquent pour l’emploi simplement parce qu’une demande de pardon, c’est 700 $ ! Il devrait y avoir un organisme pour les aider. À la fin du mois, on m’a déjà dit : « J’ai un p’tit quelque chose à manger ici à midi, je vais être bon pour ce soir. » C’est dur d’entendre ça, même avec ma carapace d’ex-policier ! D’autres ont eu une enfance marquée par des drames familiaux : j’en sais quelque chose, car j’ai déjà aussi été technicien médical d’urgence en ambulance de police, et les gros cas, comme les tentatives de suicide, c’était pour nous.

Par ma présence, je peux redonner un peu de joie de vivre à la clientèle du Relais, et ça fait partie de mes objectifs. Dans ma carte de Noël de l’an dernier, c’était écrit : « Au diable la retraite, on veut te garder, et tu resteras le temps que tu voudras ! » Les intervenantes ont insisté : « Les clients sont trop habitués à toi ! »

Le Relais d’Espérance est devenu pour moi une grande famille : je serai encore ici pour un grand bout de temps…

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Le 15 décembre dernier avait lieu le dîner de Noël du Relais d’Espérance. En complément, ci-bas, ces quelques souvenirs de l’événement qui a regroupé non seulement de nombreux usagers de l’organisme de la 4e Avenue, mais aussi récompensé ses bénévoles.