Ces mères cruelles d’autrefois

Photo courtoisie
Photo tirée de l’album d’André Lévesque. Juin 1958.

Que nos mères étaient cruelles : elles nous laissaient jouer dans la cour en gravelle puis, lorsque nous étions plus grands, elles nous donnaient la permission de jouer dans la ruelle, royaume de la garnotte, des poubelles, des hangars souvent délabrés et des bonhommes sept heures qui hantaient ces lieux de perdition.

Lorsque nous revenions à la maison, bras et genoux écorchés, elles nous soignaient au mercurochrome : imaginez, un produit même pas naturel ! Que de cruauté maternelle !On avait même le droit d’aller au parc avec notre gang d’amis. En vélo svp, bravant sans surveillance maternelle la circulation sur la 4e et la 8e Avenue. Avec « pas de casque » en plus. Quelle imprudence !En été, nos mamans, dans un manque évident de jugement, nous envoyaient à la piscine du parc Ferland, lieu de tous les dangers. Elles n’avaient donc pas de cœur, ces mères de famille, pour nous exposer ainsi à tant de hasards ? Et si l’eau avait été contaminée ? Et si un sauveteur de la piscine avait été distrait au lieu de nous surveiller ? Franchement !L’hiver, ces materfamilias insensibles nous donnaient la permission de construire des forts de neige sans même appeler un ingénieur de la ville pour vérifier sa solidité. Quand même !Et je ne parle pas de nos excursions à La Cavée — cet endroit escarpé sur les bords de la rivière Lairet, coin 18e Rue et boulevard Benoit-XV — pour cueillir ce que l’on pensait être des cerises. Maman aurait dû m’interdire d’y aller. Mais non, mais non, elle me permettait même de manger ces petits fruits rouges qui donnaient mal au ventre.Parlant de nourriture, c’était effrayant d’inclure dans la « commande » d’épicerie des bonbons, des chips, des bars O’Henry et des May West. Coudonc, nos mamans n’avaient pas lu le guide alimentaire canadien ?Et l’école, parlons-en de l’école. Nos mères étaient toujours du côté des profs. Si on avait fait un mauvais coup, elles n’appelaient jamais nos professeurs pour se plaindre soit d’une retenue, soit d’une copie. Elles disaient qu’on avait sûrement mérité ces punitions. Ne pas défendre ses propres chérubins contre ces méchants professeurs, quel manque de courage, quelle honte !Pire que ça, si nous avions une petite toux, elles nous forçaient à aller en classe plutôt que de nous emmener à l’urgence de l’hôpital Saint-François d’Assise. On aurait pu en mourir !Nos petits bobos qu’elles soignaient à la maison plutôt que d’aller chez notre docteur, ce n’était pas de l’insouciance de nos mères, ça ? Elles croyaient avoir un diplôme d’infirmière, j’imagine ?Ah, ces mères insouciantes qui nous ont laissés libres quand nous étions enfants. Merci à ces mères qui ne nous ont pas surprotégés. Nous avons survécu à tout ça et nous avons appris que la vie n’est pas toujours un long fleuve tranquille.Quel bel héritage.