Sculpter sa mémoire

La Cavée - Guy Cloutier

Quand j’étais petit, moi aussi, j’ai joué dans la Cavée. Dans ce temps-là, c’était beaucoup plus grand. C’étaient de vrais marais. Depuis, on a tout remblayé pour construire par-dessus. L’hôpital n’existait pas. Il n’y avait pas beaucoup de maisons. Ici, c’étaient les limites de la ville, le début de la campagne. Les Ursulines avaient un chalet d’été un peu plus haut que la 8e Avenue, c’est tout dire. Au nord de la Rock-City, tu vois, de l’autre côté du point Drouin, c’était le marécage » (p. 75).

C’est un Limoilou d’un autre temps que raconte le roman La Cavée de Guy Cloutier (l’autre!, comme il le précise lui-même), publié en 1987 aux éditions de l’Hexagone. Le cinéma Lairet, l’église anglicane (12e rue), l’école de filles (Benoît-XV), la lingerie Parent (11e rue), Chez Mademoiselle (3e Avenue), le barbier Marcoux (3e Avenue)… : tous des vestiges d’une époque pas si lointaine sur laquelle ne peut souffler qu’un vent de nostalgie. Qui d’entre vous se souvient de ces lieux?Cloutier, qui a grandi à Limoilou, y situe les événements d’un récit intimiste et pudique, dont le réalisme a des accents vaguement délirants. La Cavée, c’est ce marécage boueux d’avant la Révolution tranquille, situé sur les berges de la rivière Lairet, apparemment à la hauteur de Benoît-XV si l’on en croit les pérégrinations du jeune Roger Turgeon, qui sèche ses cours pour aller se prélasser dans la mare puante. Allez savoir pourquoi un adolescent de 15 ans s’embourbe ainsi. Lorsque sa mère, Emma, découvre les activités vaseuses de son fils, l’humiliation et l’incompréhension l’envahissent. « Roger-la-Cavée », « Roger-les-Égoûts », entend-elle murmurer dans tout le quartier. Lucien, le père, partage sa honte. Lui-même a pourtant jadis vécu en harmonie avec la terre primitive de la Cavée, sorte d’Eden moderne. Mais, justement, l’obsession absurde de son fils lui rappelle qu’on n’échappe pas si facilement à l’emprise de la Cavée. Les trois personnages n'en sortiront d'ailleurs pas indemnes.Avec la conférence sur la rivière Lairet que livrera ce soir à la Marina Saint-Roch l’historien Réjean Lemoine, dont la série de billets sur cette rivière disparue a suscité maintes réactions, l’occasion était belle de revenir ici sur le roman La Cavée. Si les documents historiques retracent les faits qui ont notamment mené à la canalisation souterraine de la rivière, les œuvres de fiction comme celle de Cloutier font des personnages des témoins sensibles du quotidien de leur époque. Avec la boue de la Cavée, l'écrivain sculpte sa mémoire et celle, probablement, de toute une génération - on aimerait d'ailleurs vous entendre.[ À consulter aussi : Chronique d'une rivière disparue, la Lairet (1) : Introduction ]