Une vie un peu plus belle

On sonne, on cogne, on questionne : « Il a bien dit jeudi, dix heures? C’est la bonne adresse? » Déjà on l’excuse d’un air entendu : « C’est un artiste… » On l’imagine emporté dans un élan de création, exalté à ne plus rien entendre, captif de ces mystères que sont l’inspiration et l’instinct. Puis la porte de sa maison-atelier s’ouvre : un malentendu, rien de plus, sourires, salutations, café… Et les mythes de tomber un à un – l’artiste dans sa bulle, ténébreux, poseur, aux propos éthérés. Marginal et, donc, solitaire, ça oui, mais néanmoins authentique, allumé, passionné et ouvert sur le monde – dans sa personne comme dans son œuvre.Au risque de me répéter – quoique le recyclage fait précisément partie de sa démarche artistique – : moi, le simple fait de me retrouver dans le même espace que Jean Gaudreau, ça m’impressionne. Avec ceci de différent, cette fois, que l’espace partagé s’est meublé d’échanges : moi, curieuse, qui veux tout savoir; lui qui, généreux, répond tout en longueur, même si la plupart de ces questions, il a dû les entendre mille fois en 25 ans de carrière. Pas le moindrement offusqué, pour autant, que son talent me soit encore inconnu, en dépit d’une réputation bien établie depuis quelques années, de Limoilou où il crée jusqu’à New York où il expose. Du reste, j’en suis la grande perdante : tout ce temps passé dans l’ignorance de ces couleurs ardentes, de ces esquisses de corps en dés-équilibre, de ces univers libérés par la danse et le cirque, de ces compositions viscérales; tout ce temps passé dans l’ignorance de cette œuvre picturale qui, par sa force vive, me fait croire en une vie un peu plus belle.Pas étonnant, d’ailleurs, que cette capacité d’émerveillement dont jouit l’art en général, et celui de Gaudreau en particulier, attire les organismes caritatifs. Sensible à plusieurs causes, dont celles de l’Alzheimer, des Jeunes musiciens du monde et du Pignon bleu, le peintre a fait don de nombre de toiles dans le cadre d’encans. N’est jamais loin le souvenir pénible des premières années, avant la reconnaissance qui fut lente à acquérir mais, plutôt que d’en éprouver quelque rancœur, il met son talent au service de ceux qui souffrent. Lorsque l’on sait avec quelle peine il laisse aller chacune de ses réalisations, ses « bébés », un tel altruisme n’en est que plus estimable.Qu’à cela ne tienne, l’artiste ne nous promet pas moins un nouveau catalogue pour le printemps 2012, révélateur de l’évolution de sa trajectoire artistique : des personnages plus présents, aux contours plus précis, et un recyclage plus important pour donner forme à ce que certains critiques nomment la « nouvelle figuration contemporaine ». Mais qu’importe les étiquettes : pour le peintre, l’engagement à l’art est total – jusque dans un jardin dont nous parlera Jean Cazes dans un prochain billet. Si bien que, à l’image de ses alter ego de couleurs, Jean Gaudreau peint sa vie en mouvement, toujours sur la corde raide de nouveaux défis…

« Ruban de rêve », une oeuvre de Jean Gaudreau. Ci-haut, à gauche : « Au fil d’arrivée ».