Visages du quartier (1) : Renaud Philippe et la passion du photojournalisme

Renaud Philippe Photojournaliste
Renaud Philippe - Crédit photo : Larry Rochefort
De l’Inde à Haïti, en passant par le Kenya, la Tunisie, l’Équateur et, bien entendu, le Canada, le Limoulois Renaud Philippe fait parler de lui dans l’univers du photojournalisme. Expositions et distinctions ponctuent le parcours de celui qui, cofondateur du collectif Stigmat Photo, cherche maintenant à faire découvrir et connaître ce langage journalistique. Rencontre avec un passionné de la photo, pour qui l’engagement social est indissociable de la dimension artistique de son médium de prédilection.

Ce qui m’a amené à la photographie, c’est la volonté de travailler sur des sujets que je considère nécessaires d’être traités, sur des sujets sociaux qui m’interpellent, c’est de profiter de ce médium qui permet de s’exprimer de manière subjective », indique le photographe Renaud Philippe. Pour lui, saisir une image, c’est d’abord et avant tout une question de patience. S’arrêter sur le côté humain, s’imprégner de l’atmosphère des lieux ou de son sujet, prendre son temps. « Il faut connaître et prendre le temps de connaître, aller vers les gens, discuter. Je ne cherche pas à faire une photo de presse unique, mais une série d’images qui informent et qui expriment l’émotion, je cherche plutôt à me mettre dans la peau des gens qui sont sur place, qui vivent les situations que je veux documenter. Si tu envoies deux photographes dans le même contexte, ils reviendront avec des images différentes et, ça, c’est dû à l’émotion du photographe. Et c’est cette émotion qui, trop souvent, manque à l’information actuellement », poursuit-il.

Une approche qui a d’ailleurs allumé plusieurs acteurs internationaux et nationaux du photojournalisme et amené sa jeune carrière à se ponctuer de prix et récompenses : prix Antoine-Désilet au concours québécois du photojournalisme, organisé par la FPJQ, nomination à l’UNICEF International Photo Award, mention d’excellence au concours photographique Picture of the Year International, entre autres. Hors des différents médias écrits auxquels il collabore, il a également participé à près d’une dizaine d’expositions, que ce soit au Festival de photojournalisme Zoom Sur à Chicoutimi, à l’expo ambulante Haïti à Vif, au Musée de la civilisation au profit de l’ONG Care Canada, au Cercle, au Café Babylone ou encore dans diverses bibliothèques à Québec et Montréal.

Départs vers l’international

Ce qui a lancé son parcours, c’est un voyage en Inde, réalisé alors qu’il étudiait au baccalauréat en journalisme et communication à l’Université Laval.

Je suis parti apprendre, avec l’idée de me confronter. En cours de séjour, je suis tombé amoureux de la ville de Calcutta et ses paradoxes : misère et richesse humaine, délabrement et merveilles architecturales », explique Renaud Philippe.

Il tente de rendre par la photo ce qu’il observe. Il prend confiance et décide de s’approprier le médium. Quelques mois plus tard, il se lance dans une seconde mission photographique, cette fois au Kenya, pour travailler sur le quotidien des jeunes dans un camp de réfugiés.

Renaud Philippe en Haiti
(c) Renaud Philippe / Stigmat Photo 2010
Après le coup de foudre avec la photo en Inde, c’est l’impact de celle-ci qu’il réalise au Kenya.

J’y ai reçu, d’une manière, une claque au visage. J’avais entendu parler de la situation des réfugiés là-bas, mais je n’avais pas été capable de me mettre dans leur peau. Ils sont victimes d’une situation qui les dépasse, ils n’ont aucun impact sur leurs conditions de vie. Et, là-bas, un homme est venu me voir et m’a tendu une lettre dans laquelle il me remerciait d’être présent, sur place, et me disait qu’il avait espoir, grâce aux images que j’allais ramener chez moi, qu’ils pourraient peut-être avoir plus d’aide. J’étais conscient que mes photos n’arriveraient pas à changer son quotidien à lui, mais je me suis dit que, si tu arrives à changer des mentalités ici, qu’ils deviennent plus conscients de ces réalités et que ça ait un impact sur leur manière de consommer, de voter, de donner à des organismes comme CARE Canada, les enfants ou les petits enfants de cet homme en bénéficieront. Je me suis dit que, petit ou grand, il fallait que mes images aient un impact, fassent bouger quelqu’un, quelque part. »

C’est dans cet esprit que, quelques mois plus tard, il retournera en Inde, documenter les inondations du quartier de Kaligat, à Calcutta. Ou qu’il ira, au lendemain du séisme du 12 janvier 2010, à Port-au-Prince, en Haïti, qu’il se rendra photographier le quotidien de réfugiés tibétains sur les frontières du Népal, qu’il documentera les conséquences du printemps arabe sur les travailleurs migrants de la Tunisie, qu’il assistera aux émeutes du G20, à Toronto, ou qu’il documentera pour l’ONF l’impact de la crise économique sur les travailleurs canadiens. Et, enfin, qu’il choisira de mettre sur place avec quatre collègues un collectif de photojournalisme, Stigmat Photo, question de se donner des outils de diffuser son travail et celui de collègues animés par les mêmes motivations, dans les grands médias et hors de ceux-ci.

Choucha - Philippe Renaud
(c) Renaud Philippe / Stigmat Photo 2011

Retours vers Québec et Limoilou

Cela dit, son travail ne l’amène pas qu’à l’international. À Québec, c’est surtout la sphère des arts et spectacles qu’il est appelé à rendre en images.

Je dois en être rendu à mon 1000e spectacle couvert en photo! C’est un peu un engagement ou une spécialisation face au secteur ».

Dans tout ça, sa base de travail reste son quartier, dans lequel il habite depuis déjà cinq ans. Une base essentielle, pour le photojournaliste.

Avoir un lieu comme Limoilou, comme Québec, où on s’implique pour faire connaître la photographie, c’est capital. Surtout que Limoilou, c’est un milieu culturel qui se développe à une vitesse incroyable ». Dans le quartier, il a une famille. Deux enfants. Une motivation supplémentaire? « Oui, mais une motivation surtout à ne pas m’éparpiller : ce que je fais, il faut que ce soit vu et que ce soit rentable, que ça s’inscrive dans un contexte. La rentabilité n’est pas l’objectif principal, mais puisque tous les projets sont auto-financés, il faut que je puisse continuer dans cette voie ».

Par exemple, il développe présentement un projet avec T.R.A.I.C. Jeunesse, un organisme dont le mandat est de favoriser le mieux-être des jeunes dans une perspective de développement global, et documente l’adaptation de réfugiés Bouthanais récemment arrivé au Québec.

Je rêve de rendre la photographie accessible et la diffuser d’une nouvelle manière. Sur les rues de mon quartier. Sur le Web. Ou ailleurs. Présenter ces images, les miennes et celles des autres, à un public qui n’est pas convaincu face aux enjeux humains qu’elles représentent. Avec les moyens qui nous sont offerts aujourd’hui, grâce aux technologies, je reste convaincu qu’on va assister à un retour de l’âge d’or du photojournalisme ».

[ En savoir plus sur l’artiste : www.renaudphilippe.com ]