Avoir faim à Limoilou…

Savez-vous ce que signifie l’insécurité alimentaire? C’est l’incapacité, pour un citoyen, de se procurer ou de consommer des aliments de qualité, en quantité suffisante et de façon socialement acceptable, ou l’incertitude d’être en mesure de le faire. Ce phénomène touche près de 8,3% des ménages canadiens et dans la ville de Québec; il se concentre surtout dans la basse-ville, Limoilou et Vanier, où plus de 15 % des ménages se posent encore la question de savoir comment ils vont manger ce soir. Malgré un nombre grandissant d’organismes d’aide alimentaire, près de 80% des personnes dans le besoin ne les fréquentent pas. C’est le cas de plusieurs jeunes hommes limoulois de moins de 35 ans vivant sous le seuil de pauvreté.Vers une autonomie alimentaire pour touTEs: Agir et vivre ensemble le changementL’ATI de Limoilou, dans son chantier sur la sécurité alimentaire, a mené avec plusieurs partenaires un projet de recherche pour mieux comprendre cette réalité : le projet VAATAVEC – Vers une autonomie alimentaire pour touTEs: Agir et vivre ensemble le changement. Je rencontre Mélanie Labrie et Johanne Gagnon, deux femmes combatives et motivées qui ont collaboré au projet. Elles me parlent des résultats de la recherche et des stratégies d’accès à l’alimentation des plus démunis.

Publicité

Quelles sources d’approvisionnement à Limoilou?

L’étude révèle que les jeunes hommes de Limoilou utilisent plusieurs stratégies pour se nourrir : tenir un budget serré; suivre les ventes au rabais; faire du troc et du bénévolat; recevoir des dons; commettre des vols mineurs dans les jardins et épiceries; recourir aux conteneurs des produits périmés des épiceries. Mélanie me confie la difficulté supplémentaire lorsqu’on a une famille, alors qu’«il faut parfois se priver de manger pour que les enfants mangent et ne manquent de rien».Le quartier a l’avantage de posséder de nombreuses ressources d’approvisionnement, mais d’après l’étude, elles se localisent surtout autour de la 1re et 3e Avenue. Malgré la présence de sources d’approvisionnement abordables à l’ouest de l’autoroute Laurentienne et dans le quartier Vanier, les jeunes hommes ne s’y déplacent pas, les infrastructures routières semblant faire effet de frontières.

Les limites des ressources d’aide alimentaire

Toujours selon l’étude, les participants restent frileux quant à l’utilisation de ressources de dépannage alimentaire. Il s’agit d’une aide de dernier recours que les jeunes hommes évitent au maximum, préférant s’adonner au troc avec des membres de leur famille, voisins ou amis. Ils ressentent une certaine honte au fait de demander de l’aide: «De nos jours, la plupart préfèrent se débrouiller par eux-mêmes pour s’en sortir», a observé Johanne.De plus, les participants ont rapporté se sentir jugés, stigmatisés ou discriminés dans certains organismes. Les services sont plus souvent offerts aux femmes ou aux personnes âgées, et l’offre y est assez limitée : «On va te donner un yaourt à la vanille ou une pomme, tu fais comment quand tu as trois enfants à nourrir?», s’indigne Mélanie.Le constat reste qu’il est de plus en plus difficile de se débrouiller seul : tout est de plus en plus cher; les épiceries mettent leurs conteneurs sous clé. Avant, se rappelle Mélanie, au Country Style d’Estimauville, tu pouvais acheter 1 $ les 12 beignes après 23 h pour les restants. «C’est fini ce temps-là, on veut plus de pauvres qui traînent maintenant.»

Comment agir?

Les filles me confient qu’être pauvre à Limoilou, c’est plus facile qu’ailleurs, car les gens sont plus conscients et aidants. Il reste cependant encore beaucoup à faire: mieux faire connaître les ressources existantes, penser «dignité» dans l’accueil des plus démunis, aider les gens à participer à leur autonomie alimentaire en aménageant plus de jardins et moins de condos, mais surtout continuer la lutte contre les préjugés, et ce, dès le plus jeune âge.Johanne et Mélanie veulent que les gens sachent qu’on peut vite «tomber» dans la pauvreté et que personne n’est à l’abri: «Une séparation, une dépression, on t’enlève ton droit de voir tes enfants, tu perds ton emploi… les choses peuvent aller très vite.» Johanne ajoute qu’il est rare de nos jours que les jeunes hommes choisissent l’aide sociale, c’est un cercle vicieux qui mène rapidement à l’endettement, au gouffre financier, à l’anxiété et à la perte de perspectives d’avenir… «Les jeunes hommes ne sont pas des lâches, ils veulent être utiles. Il ne faut pas les condamner, mais les aider et leur donner leur chance», conclut-elle avec ardeur.À la suite des résultats de l’étude, l’ATI a mis en place deux projets de lutte contre l’insécurité alimentaire: l’un de marché mobile à Limoilou et l’autre de capsules santé. Je vous en parlerai dans de prochains billets.