Une famille de Français emménage sur la 15e Rue

Dans le Limoilou du début des années cinquante, les occasions de voyager à l’extérieur du pays étaient rarissimes. Seuls quelques privilégiés avaient la chance de visiter les «vieux pays». Tout ce que nous connaissions de notre Mère patrie, la France, c’était les cerises de France, l’eau de Vichy que nos mères nous donnaient quand on avait mal au cœur et quelques clichés tels le béret et la baguette. C’est tout.Il était aussi très rare que l’on puisse fréquenter des Européens jusqu’au jour où les Blondel emménagèrent derrière chez nous, sur la 15e Rue.

Les nouveaux locataires du 3e étage, c’est des Français de France, disaient les commères du coin. Ils parlent drôle, ben drôle. Moé, j’comprends rien pantoute.»

Les Blondel, le père, la mère et leur fils Thierry, venaient d’immigrer au Québec et ils avaient loué un appartement dans le bloc de trois étages de M. Roy.Un jour où l’on jouait dans la ruelle, Ti-Guy, Ti-Gilles et moi, Thierry se présenta à nous: «Je m’appelle Thierry. Allez, on se sert la main, les copains?»Nous sommes restés estomaqués. Il parlait bien, il avait un accent qui nous était inconnu et surtout, surtout, il voulait nous serrer la main. Quelle drôle de coutume, pensions-nous, le «serrage de main»...Évidemment, on l’a ignoré totalement comme les enfants incultes et fermés que nous étions. Thierry retourna chez sa mère en pleurant.Pour se moquer, on décida donc d’appeler le nouveau venu «La main». Il devint en peu de temps la tête de turc du voisinage. On criait: «Viens icitte La main, donne-moé ta main, La main» et toutes sortes d’imbécillités. Que les enfants peuvent être méchants et cruels, parfois!Mais Thierry ne se laissa pas abattre par nos moqueries. Comme j’étais celui qui habitait le plus près de chez lui, il entreprit de devenir mon ami. Il m’invita à jouer dans sa cour jusqu’à ce que j’accepte, n’ayant personne d’autre avec qui m’amuser ce jour-là. Il me fit goûter à des pâtisseries bonnes à se rouler par terre, et me fit boire du lithiné. Il me parla de la France, de la peine qu’il avait eue de quitter ses amis, de la difficulté à s’intégrer ici… Je commençai à le trouver plutôt sympathique et très courageux.«Il est sympa, ce mec!», dis-je un jour pompeusement à ma mère qui fut étonnée de ces nouveaux mots dans mon vocabulaire et de mon accent pointu. En quelques semaines, Thierry était devenu mon ami, mon pote comme il disait, et je devins son protecteur pour que cesse l'intimidation dont il était victime. J’acceptai même de lui serrer la main devant Ti-Guy et Ti-Gilles. Thierry faisait maintenant partie de notre groupe. Il était «un gars d’la gang».