Les restaurants de mon coin de ville

Dans nos infolettres du samedi, nous encourageons les lectrices et lecteurs qui auraient une réflexion, des idées en lien avec leur quartier à prendre le clavier et nous transmettre leurs textes. Véronique Guinot a répondu à l’invitation par le texte suivant.

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Je suis allée parler aux restaurateurs. Ceux qui ont toujours été là quand j’avais besoin d’eux, pour célébrer, partager du bon temps, pour mettre les pieds sous la table comme une grosse lâche ou encore pour faire une pause. Cela me semble un retour équitable de porter attention à ce qui leur arrive et de s’inquiéter de la façon dont ils vont passer à travers des mesures  gouvernementales, qui leur interdisent d’opérer normalement.

Je leur ai demandé comment ça se passe pour eux, ce qu’ils en pensent, comment ils vont.
Pas d’anarchie ici. Pas de complotisme, de révolte anti-masque ni de détermination à se rebeller contre les lois actuellement en vigueur. En fait, c’est tout le contraire : ils veulent de l’organisation. Dans leur métier, c’est vital. Ils n’ont ni le temps ni la volonté de regarder par-dessus leur épaule. Pour faire tourner leur commerce, les propriétaires de restaurants doivent aller de l’avant : anticiper, planifier et innover.

Au moment du déconfinement cet été, c’est probablement l’industrie de la restauration qui avait le plus à faire pour appliquer les nouvelles règles de sécurité sanitaire annoncées par le gouvernement. Ils ont tous largement pigé dans leur propre budget pour investir dans le matériel nécessaire. Outre les besoins de base tels que masques jetables, visières, gants, gel désinfectant, chacun s’est adapté pour permettre la distanciation des clients et un accueil sécurisé, en fonction de la taille et de la structure de son établissement.

Éloignement des tables, vitres de protection, aménagement de terrasses extérieures pour les restaurants de plus petite taille, comme sur la 3e Avenue. J’ai un petit faible pour le concept du rideau de douche installé entre chaque table, même si au final, la gestion difficile de ce système l’a emporté sur l’ingéniosité de l’idée.

Pour tous ceux qui ont profité de ces moments, on sera tous d’accord pour dire que c’est bien au resto que nous étions le plus encadrés par des mesures strictes et sérieuses. Et justement, aucun des propriétaires que j’ai rencontrés n’a connu d’éclosion dans son établissement. La fermeture leur a malgré tout été imposée une seconde fois. Et prolongée. Sans chiffres à l’appui, la Santé publique persiste à considérer les restaurants comme des lieux à haut risque de contamination, justifiant une interdiction d’opérer.

Mais aujourd’hui, elle nous dit aussi qu’il est impossible de déterminer si les rassemblements excessifs dans les centres commerciaux, pour la semaine du Vendredi fou, peuvent être considérés comme une source de propagation du virus.

Ce deuxième confinement, pour les restaurants, est bien plus décisif que le premier. Les clients viennent toujours les soutenir, mais moins fréquemment. Certaines aides financières, si elles ont été reçues lors de la première fermeture, ne sont pas accordées une seconde fois. La plupart des banques refusent de donner accès à des facilités de paiement et de remboursement de prêts.

Les organismes qui les représentent, comme l’ARQ pour les restaurants, la FCEI pour les entrepreneurs canadiens, les SDC (Sociétés de développement commercial) de quartier pour les commerces, ont offert un service de conseils et d’information soutenu, au début. Ils ont fini par s’essouffler, faute de moyens et de solutions pour aider à la gestion d’une telle crise.

Quelques initiatives ont été prises. Les sept SDC de Québec ont mis en place le concept de sociofinancement du Dollar solidaire. Coup de pouce efficace pour certains, échec pour d’autres. Le Carnaval de Québec a déployé cette année un système encourageant le magasinage de quartier, par l’achat de coupons-rabais utilisables dans les commerces participants. L’inscription pour les commerçants est gratuite, mais c’est à eux d’assumer le rabais sur le prix de vente initial, à hauteur de 25 % environ.

Ils m’expliquent tout ça sans colère dans la voix, mais avec de la déception et du  découragement. Car ils se sont résignés au fait que le soutien des institutions  gouvernementales n’est pas à la hauteur. Concrètement, il n’y a pas eu de plan de report ou d’allègement de paiements malgré la décision d’une autre fermeture.

Les taxes sont toujours en vigueur même si les salles sont vides. Un système de subventions a été mis en place pour amortir une partie du loyer et du paiement des taxes. La plupart d’entre eux n’en ont jamais vu la couleur. Il y a quelques jours, le gouvernement a confirmé la mise en place d’un autre plan de subvention, qualifié de « life saver ». Il attribuera cette fois une contribution financière plus importante, rétroactive à la date de la seconde fermeture, à ceux qui fourniront leur dossier d’éligibilité.

Les propriétaires de restaurants n’ont pas le choix que de se montrer tenaces devant ces procédures. Les demandes d’aide financière passent par un système administratif lourd et dépassé qui, lui, ne s’adapte pas aux réalités économiques. Il continue à faire de la paperasse, de type « Laissez-passer A38 », un obstacle redoutable, même en temps de crise.

Le 28 septembre 2020, le gouvernement annonçait la fermeture des restaurants, entre autres, effective seulement deux jours plus tard. Les pertes d’inventaire ont été considérables, en marchandises alimentaires, et dans le cas des brasseries, au niveau de leur production brassicole. Car évidemment, comme dans tout commerce, le stock est réapprovisionné longtemps à l’avance.

Il est alors suggéré aux restaurants de se réinventer. Facile, c’est de la bouffe, juste à la faire en version à emporter. Dans les coulisses, c’est une autre affaire. Il faut toute une logistique de mise en place, dispendieuse, pour transformer les stocks en refaisant les menus (on ne sert pas dans une boîte ce qui était prévu pour une assiette), organiser son système de livraison, reconvertir les tâches des employés, etc. Tout ça en quelques jours.

Ceux qui pratiquaient déjà le take-out dans leurs activités avant la pandémie s’en sortent mieux, car ils avaient la pratique et la logistique en place. Pour les autres, il s’agit de refaire sa clientèle, habituée à un style de services, et arriver à séduire de nouveau avec le changement de son offre.

Si le service à emporter est devenu l’incontournable moyen de survie des restaurants, la livraison permet d’augmenter encore un peu plus le nombre de clients potentiels. Seulement j’apprends que les compagnies de livraison, comme UberEats, peuvent prendre jusqu’à 33 % de commissions de service. Pour limiter ces pertes supplémentaires assumées par les commerçants, certaines villes américaines, comme San Francisco, New York ou Los Angeles, ont voté le plafonnement de ces commissions à 15 % pour le temps de la pandémie. Ce n’est pas le cas à Québec.

Au moment où la question du reconfinement pendant les vacances de Noël émerge un peu partout, on fait appel à la collaboration citoyenne et à la responsabilité civique. En gros, ça veut dire « Soyez gentils, faites pas les cons . S’il vous plaît. Le gouvernement demande aux commerces non essentiels de fermer pendant les fêtes. S’il vous plaît.

Les restaurateurs de mon coin de ville, à qui on n’a rien demandé, ont prouvé qu’ils étaient capables de relever le défi, de respecter et d’appliquer les règles.

Les restaurateurs de mon coin de ville sont encore capables de survivre avec l’offre à emporter, en maintenant fermée la majeure partie de leur activité. Pour combien de temps?

Lorsque je les ai rencontrés, les rassemblements des fêtes n’avaient pas encore été annulés. Aucun d’eux ne souhaitait revendiquer l’ouverture des restaurants pour les vacances de Noël, d’abord par respect pour leurs employés, puis parce qu’une reprise des affaires étalée sur seulement quelques jours est plus coûteuse que bénéfique. Enfin, parce que chacun était persuadé que le risque de contamination serait à son maximum durant cette période, et que la responsabilité de tous est d’agir pour limiter les risques d’aggravation de la pandémie. Question de bon sens. Et d’anticipation du mois de janvier, où on attend les révélations transparentes du gouvernement, concernant une approche progressiste et égalitaire de la reprise économique.

Soutenir son restaurant de quartier, c’est soutenir l’entrepreneuriat indépendant, qui est un moteur de développement social et économique. Ces entrepreneurs offrent de la culture et de la variété à notre paysage quotidien qui, sans eux, serait une succession de services à l’auto sans âme et sans qualité. Ils créent de l’emploi. Ils travaillent avec les producteurs agricoles et les artisans d’ici. Ils pensent local pour de vrai.

Pourtant, tous me font comprendre que ce n’est pas suffisant pour se faire entendre. Que le manque d’aide auquel ils font face est souvent dû au fait qu’ils ne représentent qu’une minorité, qui ne pèse pas assez lourd dans la balance. Impliqués dans la vie de leur quartier et contribuant au développement de leur ville, les restaurants, au même titre que les commerces non essentiels, doivent pouvoir exercer leur activité régulière. Aussi minoritaire que soient les commerces de quartier, s’ils flanchent, c’est tout l’écosystème local qui est mis en péril. Répétés autant de fois que de quartiers à la grandeur de la province, imaginez.

J’ai eu la chance de parler à des vrais passionnés, qui ont leur métier et leur entreprise gravés sur le coeur. Il ne m’en faut pas plus pour me convaincre de continuer à les soutenir et d’agir pour le rétablissement de leur activité. Je ne veux en perdre aucun dans mon coin de ville.

Un grand merci à :
Félix du Miyagi
Carl et Joff du Cendrillon
Marie-Michelle du No900
Martin du Griendel
Jeff et Stéphanie de l’Emporium

Véronique Guinot