La « <em>run</em> de Noël » avec mon père | 25 décembre 2021 | Article par Monlimoilou

La « run de Noël » avec mon père

Auteur de D’Irlande, de Limoilou et d’ailleurs, Denys Hawey partage pour nos lecteurs et lectrices ses souvenirs de jeunesse. Il pose aujourd'hui un regard sur une coutume quelque peu épuisante de son enfance, que suivait son père.

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En prenant de l’âge, on traverse des périodes marquées par des changements sociaux qui requièrent forcément l’adoption de nouvelles valeurs, et qui modifient nos comportements en société.

Aujourd’hui, on parle beaucoup d’acceptabilité sociale pour exprimer notamment le résultat d'un jugement collectif à l'égard d'une politique, ou d’une pratique que l’on considère plus appropriée et adaptée à l’époque que nous traversons. Dans la plupart des cas, ces jugements s’inscrivent en contradiction avec ce qui se faisait auparavant.

Bien que les promoteurs de ces nouvelles pratiques, ou de ces nouveaux comportements sociaux, considèrent ces changements comme figés dans le temps et dans l’espace, il n’en est rien. À chaque époque, selon les pays et les cultures, on adopte des nouvelles politiques qui induisent des nouveaux comportements sociaux et qui visent à éliminer des pratiques jugées dorénavant désuètes ou inacceptables.

De nos jours, par exemple, il serait socialement inacceptable pour un citoyen, ou pire encore pour un entrepreneur, de souligner sa reconnaissance ou son appréciation à l’endroit de son conseiller municipal ou de son député de l’Assemblée nationale en lui remettant un beau cadeau, comme une bouteille de cognac ou un bon vin, que ce soit à l’occasion d’un anniversaire ou pour Noël. De fait, aujourd’hui, si j’ai bien saisi, il serait de mauvais ton de simplement transmettre des souhaits à l’occasion de « Noël ». On parle plutôt, maintenant, des « Fêtes ».

Un chaleureux « Merry Christmas! » britannique

Dans les années 1980, je m’étais installé avec ma famille à Londres, au Royaume-Uni. À quelques jours de la période des Fêtes, tôt un lundi matin, on avait sonné à ma porte alors que je me préparais pour aller travailler. Un monsieur s’était présenté comme l’employé chargé de ramasser les vidanges dans mon quartier. Puis, il m’avait regardé avec un beau grand sourire, avant de me souhaiter un chaleureux « Merry Christmas ! ». Je lui avais rendu son sourire en lui retournant des souhaits de « Joyeux Noël » et j’avais fermé la porte pour poursuivre mes préparatifs.

J’avais trouvé cette pratique vraiment sympathique, et tellement particulière. Jamais je n’aurais pu imaginer qu’un employé municipal chargé de la collecte des déchets de mon quartier de Limoilou aurait sonné à ma porte pour me souhaiter de Bonnes Fêtes.

De retour au bureau, racontant l’anecdote à des collègues de travail britanniques, ces derniers m’avaient sorti de ma vision de bon-enfant naïf en m'expliquant qu’à Londres, il était de bon ton, et acceptable socialement, de souligner son appréciation à cette période en remettant un cadeau aux travailleurs de notre quartier avec qui nous transigeons couramment. Ça incluait le postier, le laitier (qui livrait encore à la maison), le boulanger, l’éboueur, le vidangeur, le médecin, le bobby (policier de proximité), le conseiller municipal, la gardienne de mes filles, leurs enseignants, etc.

Je m’étais empressé de m’inscrire dans cette tradition dans mon nouveau milieu de vie et j’avais fait amende honorable auprès du gars chargé de ramasser mes vidanges.

La « liste de Noël » : tradition « municipale » d'une époque révolue

Cela dit, il y avait déjà longtemps que la pratique des « pots-de-vin » avait été abandonnée au Québec, qu’elle était devenue socialement inacceptable et même condamnable. Pourtant, je me rappelle que dans mes années de jeunesse, dans les années 1960, je participais activement à ce que mon père appelait sa « run de Noël ».

Chaque année, une couple de semaines avant le 25 décembre, mon père mettait à jour sa « liste de Noël ». À titre de directeur du club social des employés municipaux, cette liste qu’il maintenait à jour était particulièrement longue. Elle devait inclure tous les dignitaires et les haut-fonctionnaires municipaux dont le maire, évidemment, mais aussi son chef de cabinet, les « échevins », le greffier et ses adjoints, et les directeurs des services municipaux. Tous des personnages avec qui mon père devrait transiger pour obtenir des services en cours d’année, sans oublier le directeur des travaux publics et de l’entretien des immeubles municipaux, le directeur de la police, le président du syndicat municipal, le directeur des loisirs, etc.

De plus, s’ajoutaient à cette liste tous les responsables de sociétés et de compagnies privées qui auraient pu faciliter l’obtention de produits et services à prix préférentiels pour assurer la tenue des activités d’un club social à but non lucratif : traiteurs, brasseries, équipements de loisirs, etc.

Au total, la « liste de Noël » devait certainement comprendre plus de 200 noms et adresses à mettre à jour annuellement! Pour procéder à l’achat des cadeaux, on faisait un premier tri qui distinguait les membres de la liste par « importance ». Le chef de cabinet ne recevait pas une bouteille de même valeur que monsieur le maire, ni le plombier qui dépannait le club en cas d’urgence, et ainsi de suite.

Notre voiture à comble de cadeaux

Une fois la liste d’achats déterminée, et la commande passée et reçue, mon père et ses collègues du club social procédaient à l’emballage des cadeaux et à l’identification des « bénéficiaires ».

Puis Pierre, comme j'appelais mon père, sollicitait ses collègues pour aller porter les cadeaux au domicile des « bénéficiaires ». Si je me souviens bien, cette tâche n’attirait pas beaucoup de volontaires. Si bien que mon père se retrouvait souvent seul pour aller porter la majorité des cadeaux. Il remaniait alors la « liste de Noël » en fonction des adresses civiques des bénéficiaires et nous étions alors prêts pour entreprendre la « run de Noël ».

Nous remplissions la voiture à comble de colis enveloppés de papier aux couleurs de la Nativité. Il y en avait partout : entre nous deux, sur le siège avant, par terre, sur la banquette arrière et dans le coffre arrière de la voiture. Ma participation évitait à mon père d’avoir à trouver un stationnement, d’aller porter le cadeau, de sonner et d’avoir à échanger avec le bénéficiaire qui n’en finirait plus d’exprimer ses remerciements.

Mon père se garait en double dans la rue, alors que je « sprintais » jusqu’à la porte du domicile du bénéficiaire. Je sonnais à une couple de reprises en mettant le cadeau en évidence devant moi. Ainsi, j’évitais qu’on me fasse poireauter comme un colporteur indésirable. Aussitôt qu’on ouvrait la porte, je tendais le cadeau de la main et je lançais un « Joyeux Noël », en me retournant pour rejoindre la voiture. De cette façon, les gens n’avaient pas le temps de me questionner.

Pendant des années, avant Noël, j’ai ainsi ratissé les rues de tous les quartiers et de toutes les paroisses de la ville. J’en ai monté, des escaliers en tire-bouchon dans Limoilou, dans Saint-Roch, dans Saint-Sauveur et dans Saint-Sacrement! Aujourd’hui encore, quand je me promène en ville, il m’arrive de revivre ces beaux moments de partage que la « run de Noël » me permettaient d’avoir avec mon père.

Legs pour ses deux enfants et leurs propres enfants, D’Irlande, de Limoilou et d’ailleurs a fait l’objet d’un article sur Monlimoilou. L'histoire de famille et la vie de jeunesse de Denys Hawey, qu'il raconte en 426 pages enrichies de photos, est disponible exclusivement à la Librairie Morency.

Lire l'épisode précédent des souvenirs de Denys Hawey : Mes études collégiales au Petit Séminaire.