Mon séjour à l’hôpital de l’Enfant-Jésus en 1961

Auteur de D’Irlande, de Limoilou et d’ailleurs, Denys Hawey partage pour nos lecteurs et lectrices ses souvenirs de jeunesse. L'auteur nous raconte aujourd'hui comment il a vécu son passage dans le principal hôpital de Limoilou, l'Enfant-Jésus, en compagnie de deux compagnons d'infortune.

Mon séjour à l’hôpital de l’Enfant-Jésus en 1961 | 3 juillet 2022 | Article par Monlimoilou

L’hôpital de l’Enfant-Jésus en mai 1960.

Crédit photo: Archives de la Ville de Québec

Auteur de D’Irlande, de Limoilou et d’ailleurs, Denys Hawey partage pour nos lecteurs et lectrices ses souvenirs de jeunesse. L’auteur nous raconte aujourd’hui comment il a vécu son passage dans le principal hôpital de Limoilou, l’Enfant-Jésus, en compagnie de deux compagnons d’infortune.

Je me rappelle du séjour que j’avais fait à l’hôpital de l’Enfant-Jésus. C’était juste avant mon septième anniversaire de naissance. J’étais là pour une simple hernie à l’aine. Le genre d’intervention qui, de nos jours, se fait en chirurgie d’un jour : « Allez, hop! on cautérise et on vous pousse à la sortie! »

Mais, à l’époque, les établissements hospitaliers étaient encore gérés par les congrégations religieuses. À l’Enfant-Jésus, les Sœurs Dominicaines assuraient le bon fonctionnement de l’établissement. Le contexte de l’époque était totalement différent de celui des méga centres hospitaliers de nos jours.

Ma mère songeuse

On m’avait donc inscrit pour une intervention visant à me débarrasser d’une hernie. Au fur et à mesure que la date fatidique pour mon hospitalisation approchait, je pouvais sentir ma mère de plus en plus angoissée.

Comment s’exprimait cette angoisse? D’une façon étrangement inhabituelle, maman était beaucoup plus posée, plus calme. Normalement elle s’adressait à nous de façon plus directe, plus dirigeante. Depuis quelques jours, nous pouvions percevoir un changement de ton. À tel point que mon jumeau Richard et moi nous inquiétions de cette métamorphose et nous demandions à maman si elle avait des soucis. Elle nous répliquait que tout allait très bien, de ne pas nous inquiéter inutilement.

Déjà, la façon dont m’avait traité ma mère avait semé un doute à mon esprit sur le véritable motif de mon séjour. Nous étions d’abord allés, maman et moi, dans un resto situé en face de l’hôpital. Je crois que c’était au resto Le Petit Bruxelles. Sans mon frère!! Puis, seulement nous deux, nous avions marché tranquillement le carré de terrain qui nous séparait de l’établissement. Je me souviens que, à gauche comme à droite, c’était un verger de pommiers qui appartenait aux Sœurs Dominicaines. Déjà, en septembre, les arbres ployaient sous le poids de leurs fruits.

Nous étions ensuite entrés à l’Enfant-Jésus. J’avais été frappé par la calme qui y régnait. Le plancher était étincelant; le couloir, pratiquement désert. Une jeune dame se tenait debout tout au bout du couloir. Dès que nous l’avions rejointe, maman l’avait saluée poliment : « Bonjour, Garde. » C’était comme ça qu’on appelait alors les infirmières.

« Je capotais! »

Maman m’avait laissé à l’hôpital, au bout de ce couloir, les yeux dans l’eau. La garde m’avait amené dans ma chambre pour y rejoindre deux partenaires. Je capotais!! On m’avait placé dans une chambre avec un gars plâtré de la tête aux pieds. Il avait fait un accident de vélo : fracture du crâne, fractures multiples aux pieds et aux jambes… Il ne pouvait pas parler et il était nourri à la paille.

Mon autre partenaire, bien que plus petit que moi, m’avait informé qu’il était plus âgé : il avait 12 ans. Luc était si maigre, si chétif… On avait l’impression de voir son squelette et son crâne émaciés à travers sa peau translucide. Luc avait pris rapidement la relève de la garde pour m’initier aux rites de l’endroit. De toute évidence, il en menait large. Mais je pouvais voir, dans ses yeux vitreux d’un bleu tendre, que Luc était une bonne personne.

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Luc blaguait avec moi et il tentait de me réconforter. C’était d’ailleurs sous le ton de la blague qu’il m’avait confié être atteint d’une maladie du sang, une leucémie. Il m’avait expliqué que c’était en raison de sa maladie qu’il avait cette voix d’un chanteur de yodel tyrolien. Il avait dû me faire une démonstration du chant yodel pour que je saisisse.

« Venez me chercher! »

Ma première nuit avait été un cauchemar : « Que c’est que je faisais là?? De quel mal étais-je atteint, qu’on ne m’avait pas révélé? »

Je me rappelle que maman m’avait laissé 10 cents pour que j’appelle à la maison, au cas où je paniquerais. Qu’est-ce que j’avais fait le premier soir? J’étais sorti de la chambre; je m’étais rendu en cachette dans un box téléphonique dans le corridor. J’avais pris une chaise dans une chambre inoccupée, à proximité. J’avais grimpé sur la chaise pour accéder au cadran du téléphone, puis j’avais composé le numéro de téléphone de la maison. Quand Maman avait répondu, j’avais hurlé :

« Venez me chercher! Pourquoi vous m’avez laissé ici avec ces deux gars-là? Qu’est-ce que j’ai? »

Je paniquais « ben raide »!!

À l’époque, c’était assez réglementé pour les visites hors des heures normales dans les hostos… comme en temps de pandémie! Mes parents, en bonnes gens soumis, respectaient les règlements. Ils n’osaient pas venir me visiter autrement que pendant les deux heures de visite prescrites dans mon secteur. Alors, pour tenter de me calmer, ils venaient stationner leur voiture devant la fenêtre de ma chambre au quatrième étage. De la fenêtre de ma chambre, je leur faisais des signes des mains.

Toutes sortes de jus de fruits

Après deux ou trois jours, j’avais un fun noir avec Luc. Même le gars dans le plâtre participait à nos partouzes, en autant que faire se pouvait. Nous avions développé un « faible fort » pour les collations. Des madames passaient dans les chambres, d’abord vers 10 h, le matin, puis en après-midi, vers 14 h 30. Elles transportaient un chariot sur lequel se trouvaient un contenant de thé, puis des petits verres de jus de fruits. Toutes sortes de jus! C’était une véritable découverte pour moi.

À la maison, nous n’avions que du jus d’orange. C’était réservé pour le matin, avant le déjeuner. Mais ce n’était pas vraiment du jus d’orange. Maman le faisait à partir de cristaux, du Tang, je crois. Je trouvais que c’était suret et je n’aimais pas.

Chez nous, le vrai jus d’orange, extrait du fruit, était réservé à une occasion spéciale : lorsque la belle-sœur de grand-naman, la tante Éva de Trois-Rivières, venait nous visiter et qu’elle couchait à la maison. Nous devions nous vêtir de notre pyjama neuf et de notre robe de chambre pour aller prendre notre vrai jus d’orange et pour déjeuner avec la tante Éva. C’était contraignant, mais on aurait accepté pire pour avoir le plaisir de prendre un vrai jus d’orange.

Là, à l’hôpital, lors des collations, je pouvais goûter à toutes sortes de jus de fruits que je ne connaissais pas. En fait, dans ma naïveté d’enfant, je ne savais pas qu’on faisait des jus avec d’autres fruits que des oranges. C’est donc avec beaucoup d’excitations que j’attendais les dames bénévoles qui trimbalaient leur chariots couverts de jus que je considérais exotiques : jus de pêches, de poires, de nectarines, etc.

Quant à mon coloc Luc, comme ses jours étaient comptés, on laissait son père passer ses soirées avec son fils, et avec nous. Je n’ai jamais vu sa mère. Le père arrivait en fin d’après-midi et il partait tard en soirée. Le monsieur était super sympathique et il n’avait pas l’air triste. Il riait avec son gars et avec nous; il faisait venir des repas à tous les soirs pour nous trois (lui, son fils et moi). Le fracturé ne prenait que des liquides. J’avais goûté, pour la première fois, à du poulet de chez Kébec BBQ et au sandwich à la viande fumée de chez Crown Smoked Meat.

Le père de Luc avait reçu une autorisation spéciale pour installer une TV au pied du lit de son fils. Après son départ, nous nous installions tous les deux dans le lit de Luc, et nous continuions à regarder la lutte ensemble, tard, à la télé. Quand nous nous laissions aller trop bruyamment à imiter Johnny Rougeau contre Wladeck « Killer » Kowalsky, l’infirmière venait nous avertir, mais sans conviction, en autant que nous ne faisions pas trop de bruit qui aurait dérangé les autres chambres.

Cinq jours plus tard, à ma sortie de l’hôpital, Luc et moi, nous nous étions promis de garder contact. Luc était décédé dans la semaine suivant ma sortie de l’hôpital.

Ce texte fera partie d’un recueil de nouvelles à paraître sous peu en formats papier et numérique : Mes entrailles bénies – Anecdotes de jeunesse à Limoilou

Legs pour ses deux enfants et leurs propres enfants, D’Irlande, de Limoilou et d’ailleurs a fait l’objet d’un article sur Monlimoilou. L’histoire de famille et la vie de jeunesse de Denys Hawey, qu’il raconte en 426 pages enrichies de photos, est disponible exclusivement à la Librairie Morency.

Voir le souvenir précédent :

Le chœur en folie

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