Conte de Noël : « Lumière » | 24 décembre 2017 | Article par André Lévesque

Noël à l’église Saint-Fidèle.

Crédit photo: Jean Cazes

Conte de Noël : « Lumière »

Il s’assoyait toujours dans le dernier banc à l’arrière de l’église pour assister à la messe de minuit. Il y allait pour écouter les cantiques de Noël et pour être moins seul en cette nuit qu’on disait magique. Mais, il ne l’aurait dit à personne, il croyait au miracle de Noël. Comme un enfant, il attendait le merveilleux…

Il vivait seul depuis des années dans son petit logement de la 12e Rue, tout près de l’église Saint-Fidèle. C’était « un vieux garçon », comme on disait à cette époque.

Enfant unique, il s’était occupé de sa mère qui avait une santé chancelante. Elle était morte depuis plusieurs années. Il avait, avec le temps, apprivoisé la solitude. Mais à Noël, elle pesait lourd.

Peu de temps après le début de la messe, une jeune femme vint s’asseoir près de lui. Il lui jeta un regard furtif. Elle n’était vêtue que d’un léger manteau et elle grelottait.

À peine la cérémonie terminée, elle se précipita à la sortie de l’église. Quand, à son tour il sortit, il la vit qui tendait la main aux paroissiens qui, trop pressés d’aller réveillonner, l’ignoraient.

Il s’arrêta devant elle et il lui donna quelques sous. Elle lui sourit. Elle avait une lumière dans les yeux qu’il n’avait jamais vue.

Il descendit les marches de l’église. Il s’arrêta, se retourna, et il revint vers la jeune femme qui comptait le peu de sous qu’elle avait recueillis.

— Je m’appelle Raymond, lui dit-il. J’habite pas loin. T’as l’air frigorifiée. Si tu veux venir chez nous, j’ai du bon café.
Où avait-il trouvé le courage de parler ainsi, lui si gêné, si réservé ?
— Moi, c’est Luce.

Elle le suivit jusqu’à son appartement. Sans poser de questions, sans avoir peur. De toute façon, elle ne savait où aller.

Assis à la table de la cuisine, ils burent leur café en silence.

— Écoute, dit Raymond, on pourrait faire un réveillon ?  J’ai d’la pizza congelée et une bouteille de vin. C’est pas grand-chose, je sais, mais…
Où avait-il trouvé le courage de parler ainsi, lui si gêné, si réservé ?
— Un vrai festin ! dit Luce en riant.

Raymond remarqua le rire dans ses yeux, comme des étoiles scintillantes.

— Luce, ton prénom veut dire « lumière ». J’ai une tante qui porte ce prénom.
— C’est beau, « lumière », j’savais pas ça ! dit-elle les yeux pleins de petits points lumineux.

Raymond mis son microsillon de Noël sur sa table tournante et ils passèrent le plus beau des réveillons de Noël. Le vin aidant, ils se racontèrent des bouts de leur vie, souvent tristes et parfois heureux quand ils parlèrent de leur enfance.

— Hé ! il est quatre heures du matin ! dit Luce en regardant l’horloge de cuisine.  Faudrait ben que j’y aille ! dit-elle sans penser qu’elle n’avait nulle part où aller.
— Tu peux coucher ici si tu veux. Dans l’salon, ben sûr.
— Ben sûr ! répliqua Luce d’un air moqueur.

Quand Raymond se réveilla vers midi, plus de trace de Luce. Elle avait plié soigneusement les couvertures sur le sofa et elle était partie.

Raymond fit ce qu’il faisait depuis des années le jour de Noël. Il alluma la télé et se tapa pour la énième fois le film Miracle sur la 34e Rue. Au beau milieu du film, on sonna à la porte.

— Salut Raymond, j’avais oublié de te souhaiter un joyeux Noël !
— Entre, entre, Luce, lui répondit Raymond. Et il revit la lumière dans ses yeux…

* * *

Bien des années plus tard, on pouvait lire ceci dans le journal Le Soleil : « Monsieur Raymond Plante de Saint-Fidèle est décédé paisiblement le 5 avril à l’hôpital Saint-François-d’Assise, entouré de sa conjointe Luce et de ses enfants. »